vendredi 11 mars 2016

Nos ancêtres les Hominidés

Lorsque l'on aborde la notion d'évolution des espèces et, a fortiori, celle de l'homme, on réveille dans l'esprit de nombreuses personnes la représentation suivante.

Image erronée de l'évolution de l'homme (libre de droits)

Cette iconographie fut utilisée pour la première fois comme illustration d'un article paru dans la série de livres naturalistes « Time-life » pour le volume « early man » de 1965. Elle fut ensuite reprise malencontreusement comme couverte d'un ouvrage de Stephen Jay Gould, évolutionniste de renom, pour l'édition Hollandaise sans consultation de l'auteur. Une analyse rapide du schéma met en avant des erreurs flagrantes concernant les mécanismes mêmes de l'évolution des espèces exposée par Charles Darwin en 1859.

L'image laisse entendre que l'homme moderne est le descendant d'un singe similaire à un chimpanzé actuel. Cela revient à dire que l'ancêtre de l'homme est un singe qui existe toujours aujourd'hui et ce cliché entretien le mythe de l'homme qui descend du singe. On considère que les lignées auxquelles appartiennent l'homme et le chimpanzé se sont séparées il y a au moins 7 millions d'années, nous serions donc des cousins très éloignés. De plus, le terme « singe » désigne dans l'imagerie populaire l'ensemble des primates, dans ce cas nous serions bel et bien des descendants de singes mais, en tant que primate, nous appartiendrions aussi à cette catégorie d'êtres vivants par simple filiation.

Le schéma ne montre qu'un chemin unique où chaque espèce laisse sa place à la suivante pour aboutir à l'homme moderne. Les registres fossiles attestent pourtant de cohabitation d'espèces (Néandertaliens et Homo sapiens par exemple), de multiples voies ont vu le jour mais certaines ont disparu.

La bipédie apparaît comme une complexification souhaitée, les espèces « archaïques » se déplaçant par quadrupédie ou « knuckle-walking » (marche sur les poings). Ainsi les espèces se seraient peu à peu redressées pour aboutir à une bipédie permanente et voulue. Cette question de la bipédie de nos ancêtre reste discutée mais on peut dire que la lignée humaine a pu présenter des modes de bipédie différents d'une espèce à l'autre.

De nos jours, les représentations scientifiques de l'évolution des Hominidés sont qualifiées de « buissonnantes ». Des espèces apparaissent en dérivant d'autres espèces plus anciennes, certaines coexistent, d'autres disparaissent alors que l'on retrouve des branches survivantes qui vont elles-mêmes se diversifier et, éventuellement, s'engager dans un cul de sac évolutif ou donner de nombreux descendants…

C'est une complexification notable de la représentation de notre passé mais elle est nécessaire pour accéder à nos racines et nos origines.

L'évolution telle qu'on se la représente aujourd'hui. Illustration : Alban Cambe

Les techniques de nos ancêtres

Dans cette partie, on se propose d'aborder la question des outils utilisés par les premiers hommes. Ceci est problématique dans la mesure où tous les matériaux ne se fossilisent pas et ne laissent pas forcément de traces. Ainsi, les outils en bois, en fibres végétales ou les restes d'animaux ont tendance à se dégrader et disparaîtront du registre fossile pour rester inaccessible à notre analyse.

Un outil peut être décrit comme un objet servant d'intermédiaire entre la main du porteur et la fonction qu'il doit remplir. Vu de cette façon, n'importe quel objet non transformé peut déjà être considéré comme un outil à part entière. Chez les Animaux, de nombreux exemples existent d'ores et déjà. Certains oiseaux et de nombreux singes utilisent des brindilles pour récolter des insectes à l'intérieur même de leurs galeries, des chimpanzés utilisent des pierres pour briser des noix de même que les loutres qui utilisent des pierres plates en tant qu'« enclumes » pour briser des coquillages. On a même pu observer des corbeaux laisser choir des graines dures à briser sur des passages piétons en plein centre ville afin que les voitures ne les éclatent, les oiseaux attendent même le signal du petit bonhomme vert pour traverser et récolter leur nourriture ! Les outils sont donc omniprésents dans notre environnement et ne sont dictés que par l'usage que l'individu va en faire.

1 - Les premiers outils

Si l'on considère qu'à l'heure actuelle des sociétés de primates tels que les gorilles et les chimpanzés utilisent de façon récurrente des bouts de bois et des pierres pour se débrouiller dans leur environnement, on peut largement supposer que nos ancêtres en faisaient de même. Ainsi, il est difficile de dater et de parler des premiers outils de l'homme. On peut seulement imaginer qu'avant même Toumaï et Orrorin, certains représentants de la lignée des Hominidés utilisaient des pierres pour briser des objets et des bouts de bois pour chasser, creuser le sol, accéder à des ressources ou même pour jauger de la profondeur d'un cours d'eau comme cela a pu être observé chez les gorilles.
Ces objets bruts, non transformés, apparaîtraient alors dans le registre fossile comme de simples cailloux ou ne laisseraient aucune trace (le bois se décompose).

Il faut alors rechercher des objets manifestement travaillés pour remplir une fonction. On considère ainsi que le plus vieil outil identifié dans la lignée des Hominidés est le « chopper », une sorte de galet aménagé présentant un tranchant. Ces pierres ont été façonnées par percussion avec une autre roche et sont datées à environ -2,5 millions d'années. Si l'on est assuré que Homo habilis fabriquait régulièrement ce type d'outils, il est désormais admis que les Paranthropes s'adonnait également à la confection de galets aménagés. De nouvelles découvertes officialisées en 2015 suggèrent l'utilisation d'outils à -3,3 millions d'années en Afrique.

Un chopper. Illustration : José Manuel Benito Alvarez

2 – Un raffinement de la pierre taillée

Le chopper restant un objet grossier, l'industrie lithique va peu à peu s'affiner en parallèle avec la maîtrise croissante des techniques de taille. On assiste alors à une évolution notable de la fabrication d'outils avec l'apparition de la prédictibilité. Les humains deviennent capable de prévoir la formation des éclats détachés d'un matériau pierreux. Ainsi apparaissent les premiers bifaces aux alentours de -1,7 millions d'années
Ces outils sont retouchés sur les deux faces pour assurer un tranchant saillant, leur forme peut varier depuis le disque régulier jusqu'à un contour lancéolé. Le biface « typique » dans l'imaginaire collectif reste pourvu d'une pointe, on peut alors supposer diverses utilisations : couper, trancher, racler et éventuellement percer. Des objets plus massifs, façonnés de la même manière, servaient également de tête de hache.

Biface Acheuléen. Illustration : José Manuel Benito Alvarez

Durant la période Solutréenne (entre -22 000 et -17 000 ans), on assiste à un tel perfectionnement de la méthode de taille qu'apparaissent des objets appelés « feuilles de laurier » et « feuilles de saule ». Façonnées dans le silex, comme les bifaces, les feuilles de laurier sont caractérisées par leur finesse, ne dépassant 1 centimètre d'épaisseur. Ces objets sont précisément retouchés par des méthodes de pression (et non plus de percussion) pour en réduire l'épaisseur au maximum. On suppose que leur utilisation se limitait à celle d'un racloir, certains auteurs suggèrent que les feuilles de laurier pouvaient être des objets de prestige ou d'art.

Feuille de laurier (longueur 30cm). Illustration : José Manuel Benito Alvarez

Autre dérivation intéressante de la taille de silex, l'industrie microlithique. Le processus de fabrication d'un biface entraîne la création d'un grand nombre de déchets de taille, ces éclats étaient jusqu'alors négligés. À partir de -17 000 ans, l'industrie Magdalénienne va tirer parti de ces fragments minuscules pour façonner des objets dont la taille avoisine le centimètre. On voit apparaître des lames de quelques centimètres de long sur un centimètre de large, détachées volontairement d'un bloc de silex.

En parallèle de la taille de la pierre, nos ancêtres développent également une industrie basée sur le bois et l'os. De nombreux objets sont façonnés avec application, notamment des harpons pouvant présenter un raffinement notable. Succéderont à ces périodes où la pierre prédomine, des époques basées sur l'industrie des métaux signe d'une connaissance accrue de l'environnement et du développement d'un savoir-faire capital pour la survie : la maîtrise du feu.


3 – L'homme crée les flammes

Plus que la bipédie, la maîtrise du feu est une caractéristique très particulière de notre espèce. En effet, l'homme est le seul animal à domestiquer mais aussi à savoir créer le feu. Il est difficile de dater avec précision le moment où nos ancêtres ont réussi à produire ex-nihilo un feu volontaire. On dispose cependant de traces de foyers aménagés, c'est-à-dire des restes de feu volontairement installés dans des grottes sans pour autant que l'allumage soit manifestement d'origine humaine. Il reste admis que l'homme a commencé à domestiquer le feu d'origine naturelle (incendie de forêt, impacts de foudre), cherchant à en préserver au maximum la combustion, avant de réussir à produire des flammes à partir de matériaux divers.

Les témoignages de ces foyers aménagés se retrouvent partout au monde, l'un des exemples les plus célèbres est une trace de combustion ayant marqué la roche sous-jacente dans la grotte de Menez-Dregan, en France, dans le Finistère (daté à –380 000 ans). On retrouve de telles traces en Israël (-300 000 ans) et en Chine à Zoukhoudian (-400 000 ans). Dans ce dernier cas, on a même retrouvé des objets en os et en bois de Cervidés calcinés volontairement.

Menez Dregan (Finistère), on distingue une couche de sable calciné. Photo : http://danae.unblog.fr/


En quoi cette innovation technologique a-t-elle permis le développement d'une véritable culture du feu à la préhistoire ? Le paléontologue Français Henry de Lumley le résume ainsi :

"Aux environs de 400 000 ans, avec l’apparition des premiers foyers aménagés, se développe vraisemblablement autour du feu une vie sociale plus organisée. Le feu a été un formidable moteur d’hominisation. Il éclaire et prolonge le jour aux dépens de la nuit ; il a permis à l’homme de pénétrer dans les cavernes. Il réchauffe et allonge l’été aux dépens de l’hiver ; il a permis à l’homme d’envahir les zones tempérées froides de la planète. Il permet de cuire la nourriture et, en conséquence, de faire reculer les parasitoses. Il améliore la fabrication des outils en permettant de durcir au feu la pointe des épieux. Mais c’est surtout un facteur de convivialité".
(extrait du site hominides.com)

Le feu est alors domestiqué puisqu'il est extrait du milieu naturel pour être installé et maintenu à proximité des campements. Pourtant, nos ancêtres sont parvenus, à la faveur d'une providence heureuse, à mettre au point des méthodes d'allumage de feu. Ces dernières ne sont ni connues avec exactitude ni datées, on ignore quelle a été la première façon d'allumer un feu et à quelle période cela s'est produit. Les seuls témoignages de ces innovations ont laissé peu de traces : le feu par friction faisant appel à des outils en bois, ces derniers se conservent mal dans le registre fossile ; les méthodes de feu par percussion ont pu être négligées lorsque les percuteurs en silex ont eu l'apparence de simples éclats.

Quelques témoignages ont cependant pu être retrouvés et à l'heure actuelle, on dispose de deux jalons indiscutables concernant la création de feu volontaire :

Les plus vieilles traces de feu par friction datent, pour le moment de -10 000 ans, on a pu retrouver des planchettes creusées d'alvéoles dans les Andes Péruviennes, dans la grotte de Guitarerro.

Le plus vieux « briquet » c'est-à-dire le plus vieux témoignage de feu par percussion (à l'aide d'un kit silex / marcassite) remonte à –13 000 ans et a été identifié dans la grotte de Chaleux en Belgique. On a également retrouvé un kit à feu sur la momie Ötzi découverte dans les Alpes en 1991 et datée à -4 500 ans environ. Ce nécessaire à feu était composé d'amadou, de silex et de fragments de pyrite. De plus, des feuilles noircies dans un récipient en bouleau témoignent du fait que nos ancêtres, même s'ils savaient allumer un feu, prenaient la précaution d'emporter des braises de foyer en foyer, un moyen plus rapide et plus sûr pour produire des flammes.

Reconstitution d'Ötzi, une momie datée à -4 500 ans, elle fut retrouvée accompagnée de son matériel.

Ces deux témoignages directs ne permettent pas de prouver l'apparition d'une méthode avant l'autre. S'il est évident que les Homo sapiens du mésolithique ont eu accès à ces méthodes, on suppose avec force conviction que ce fut le cas également pour nos ancêtres du paléolithique (au moins dans sa période supérieure).

Comment ont été mises au point ces techniques d'allumage ? Grand mystère ! On seulement supputer qu'elles pourraient résulter d'une découverte fortuite survenue au cours d'une activité de façonnage de matériaux.

En considérant le feu par percussion, on peut imaginer qu'un artisan souhaitant façonner un biface ou autre objet ait utilisé une roche ferreuse type pyrite ou marcassite et ait constaté la projection d'étincelles. Il s'est alors agit de transformer ces étincelles en flammes mais le feu ayant d'ores et déjà été domestiqué, on peut également supposer que nos ancêtres avaient alors une fine connaissance des ressources naturelles nécessaires.

Pour le feu par friction, certains auteurs invoquent la volonté de percer un objet en bois, peut-être pour y insérer quelque outil tranchant ou pointu. Le perçage réalisé à l'aide d'un foret de bois sur une planchette dégage de la fumée, une odeur caractéristique et une sciure chaude, il a pu résulter de cette opération une braise qu'il suffisait alors de transformer en flamme.

Les théories vont bon train concernant la maîtrise du feu par nos ancêtres et pour l'heure, aucune ne semble véritablement prendre le dessus. Certains auteurs ont même avancé l'hypothèse d'une découverte du feu par friction datant d'au moins 1 million d'années, arguant le fait que cette technique se retrouve dans la quasi-totalité des sociétés primitives ayant vécu sur l'ensemble des continents du globe, la découverte aurait été localisée puis l'innovation acheminée avec les déplacements de population. D'autres chercheurs penchent en faveur de découvertes différées dans le temps et l'espace, la question est loin d'être tranchée.

Avec le temps, on observe un raffinement de l'art du feu ayant parfois des aspects surprenants. En France, de nombreux nodules de dioxyde de manganèse (pyrolusite) ont été retrouvés à proximité de foyers attribués à des Néandertaliens. Les oxydes de manganèse sont divers dans la région et fournissent des pigments noirs utiles pour l'art pariétal et/ou les peintures corporelles. Cependant, les fouilles ont montré une prédominance de l'utilisation de la pyrolusite qui n'avait pour le moment pas trouvé d'explication satisfaisante.

La pyrolusite, un minerai noir retrouvé en quantité près de certains lieux d'habitation des Néandertaliens. Photo : Rob Lavinsky (iRocks.com)


En 2016, une équipe Néerlandaise menée par Peter Heyes suggèrent avec force expérimentations à l'appui que la poudre de pyrolusite aurait été utilisée par Néanderthal pour faciliter l'allumage de ses feux. En effet, il apparaît que ce minéral abaisse la température de combustion du bois (travaux réalisés sur du hêtre et de l'orme), facilitant ainsi son allumage à des températures voisines de 250°C (contre 350°C au minimum sans apport). De plus, la même poudre semble faciliter la prise d'un nid d'initiateur de feu recevant une étincelle. Voici donc un exemple criant de l'intelligence pratique de nos ancêtres, ces méthodes probablement empiriques viennent faciliter et renforcer les techniques d'allumage de feu à un point tel que nous ignorons probablement encore toutes les cordes qu'avaient nos aïeuls à leurs arcs (à feu !).

Ces méthodes dites « primitives » ont perduré au fil des millénaires jusqu'au moyen âge en Europe où les briquets à silex restaient la façon la plus commune d'obtenir le feu. Avec l'avènement de la poudre noire, les premières armes à feu furent dotées de percuteurs en silex pour la mise à feu. Enfin, ce n'est qu'au début du XIXème siècle que l'on verra l'apparition des allumettes soufrées permettant d'obtenir une flamme ex-nihilo.

Pour approfondir la question de la maîtrise du feu par l'homme :
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